Ou en-est le Belge?

 28. leden 2011  Mathieu Detaille   komentáře

Un nouvel acteur s’immisce dans la discussion. Feutré, difficilement cernable, mais au pouvoir redoutable. Il joue les troubles fêtes, rappelle à l’ordre ceux à qui il a confié des mandats, n’hésitera même pas à lui retirer sa confiance, et forcera les dirigeants à lui adresser ses plus plates excuses. Quand il s’énerve, tout va mal.

Ou en-est le Belge?Ou en-est le Belge?

Un nouvel acteur s’immisce dans la discussion. Feutré, difficilement cernable, mais au pouvoir redoutable. Il joue les troubles fêtes, rappelle à l’ordre ceux à qui il a confié des mandats, n’hésitera même pas à lui retirer sa confiance, et forcera les dirigeants à lui adresser ses plus plates excuses. Quand il s’énerve, tout va mal. Et pour cause, ce personnage mystérieux, c’est le Belge. Le concitoyen, la personne à qui les politiciens s’adressent par les médias, ce personnage vaguement défini mais à la parole redoutable, quand il parle d’une seule voix.

Il va sans dire qu’un pays sans gouvernement depuis presque 250 jours, environ 9 mois, record européen, est un pays qui n’arrive plus à entrevoir son avenir. Quand chaque jour, ou presque, dans les médias, on lui assène que le pays est dans un état critique, mais que c’est de la faute de l’autre, mais qu’en même temps il apparaît clair que personne n’a une idée concrète de comment se sortir de ce marécage, lentement un grondement se fait entendre. Plusieurs signes abondent dans le sens d’un ras-le-bol généralisé des citoyens, tant au Nord qu’au Sud. Les forums des journaux débordent, les émissions de télévision sont très sollicitées, et comme nous allons le voir, les initiatives abondent.

Le Belge en a marre, et c’est la première fois depuis longtemps. Un récent sondage internet du Soir1 montre qu’environ 75% de ses lecteurs soutiennent une manifestation pour sortir de la crise et 60% pensent que ça peut avoir un effet sur les négociations. Mais ils sont pessimistes : seulement 5% d’entre eux pensent qu’un accord est possible entre le Nord et le Sud. Lors de la crise de 2007, une manifestation avait eu lieu pour l’unité de la Belgique. Elle avait mobilisé 35000 personnes, à majorité francophone. Le thème de la manifestation du 23 janvier 2011 est tout autre. La seule revendication est que les élus trouvent une issue à la crise. Les initiateurs sont néerlandophones cette fois. Il s’agit de 3 étudiants de la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Selon eux, les personnes qui répondent à leur appel sont autant flamandes que francophones, « c’est du 50/50 »2.

D’autres initiatives, dignes du surréalisme belge, alimentent le mouvement. Le célèbre comédien Benoît Poelvoorde3 invite à ne plus se raser tant qu’un gouvernement ne sera pas formé. Internet canalise bien entendu la grogne avec succès, avec les sites http://lerecorddumonde.be/, qui décompte le nombre de jours avant d’être le pays ayant mis le plus de temps à former un gouvernement au niveau mondial, ou encore http://camping16.be/ qui donne 100 jours aux responsables pour sortir de la crise, sinon les 110 000 signataires demandent à être remboursés - de quoi, on ne sait pas, surréalisme oblige ! En attendant ils plantent une tente virtuelle à l’adresse du futur Premier ministre (Remarquez le superbe belgicisme « je campe avec », sur le site).

Pour certains politiciens, dont Isabelle Durant (Écologiste) et Louis Michel (Libéral), ce mouvement est rassurant. Ils s’avouaient mêmes inquiets que la population semble relativement indifférente à la crise4.

On remarque, entre la manifestation de 2007 et celle de 2011, un glissement de l’opinion sur ses motivations à rappeler les politiciens à l’ordre. Il ne s’agit plus ici de sentiments pour le pays, mais d’exprimer un ras-le-bol face à une situation à l’apparence inextricable. Ainsi, le Belge est bien conscient de la profondeur des problèmes et de leur caractère existentiel, mais il estime cependant que les politiciens ont la responsabilité de trouver rapidement une issue à la crise et éviter les rebondissements dignes d’une série américaine.

Une remarque est cependant nécessaire, afin de nuancer la situation. Si les citoyens en ont marre, ils continuent pourtant de soutenir leurs leaders. Les chiffres de décembre dernier en témoignent5. Bart De Wever reste extrêmement populaire en Flandre, les sondages lui donnent 52% de préférence et un récent jeu de télévision auquel il participait a cueilli 75,5%6 de parts d’audience en Flandre. Elio di Rupo est gratifié de 55% d’opinions favorables à Bruxelles et en Wallonie.

Il ressort que le problème belge n’est pas remis en cause. Les Flamands et les Francophones voteraient toujours pour les mêmes partis, les mêmes personnes, voir les renforceraient en cas d’élections. Pourtant, la population belge dans son ensemble en a assez de ces crises à répétition, sans solution donnée.

Les interprétations que l’on peut en faire sont multiples. La crise a besoin de temps : tant Flamands que Francophones ont des opinions diamétralement opposées sur quantités de sujets. La crise semble inextricable : la limite des uns est le point de départ des autres. Mais la population en marre, et le fait de plus en plus savoir. Cette impatience compréhensible, et qui traduit assez fidèlement un énervement se généralisant, aura nécessairement des conséquences sur les négociations, et l’avenir du pays.

Étrangement donc, dans ce mouvement se joignent donc deux opinions publiques diamétralement opposées, flamande et francophone, qui se rencontrent dans leur impatience à sortir de la crise. Veillons cependant à ne pas généraliser, car, quand bien même le succès soit au rendez-vous, cela ne traduit en rien une inflexion dans le nationalisme flamand ou le rêve belge des francophones. Ainsi, les Belges ne se lèvent pas pour sauver leur pays. Ils souhaitent sortir du bourbier, pouvoir à nouveau se projeter dans l’avenir... quelle que soit la solution ?

Cette impatience compréhensible ne doit ainsi pas être contreproductive. La situation est bloquée car elle ne peut être autrement. Les plus éminents politiciens, techniciens et spécialistes du pays ont réalisé un travail gigantesque pour aboutir à des blocages qui ne font que se succéder. Ainsi la question n’est plus tellement de savoir si l’on peut trouver une solution pour ce pays, mais si l’on veut. De la volonté, les Francophones disent qu’ils en ont. Mais les Flamands disent également en avoir. Et le nœud du problème est précisément ici : l’opinion publique et les politiciens francophones, tout comme l’opinion publique et les politiciens flamands, ont énormément de volonté, mais celle-ci ne tend pas vers les mêmes objectifs. On connaissait ce problème, ces manifestations bicéphales en démontrent l’ampleur.

Pour calmer l’opinion, il faut trouver un bouc-émissaire7, et il se nomme logiquement N-VA. Si, en effet, la N-VA bloque les négociations, elle n’est que dans son rôle. En fait, elle ne fait que respecter ses opinions fondatrices, son identité, ainsi que des socialistes défendent d’abord les droits sociaux, ou les libéraux la liberté d’entreprendre. L’existence même de la N-VA est motivée par la désintégration du pays. Qu’attendre donc d’un parti indépendantiste ? de trouver un compromis ? Le compromis est une condition vitale de l’existence de la Belgique. Il va de soi qu’un parti qui ne reconnaît pas la Belgique ne souhaitera pas s’impliquer dans des compromis pour lui donner un sens, même nouveau. Son comportement n’a dès lors pas de quoi étonner. Or, la N-VA est un parti démocratique, élu démocratiquement et avec lequel il faut composer. Diaboliser la N-VA, c’est attaquer un lion en cage, c’est tirer sur 1,2 million8 de Flamands excédés par l’immobilisme francophone, c’est lui donner du carburant. Et l’exclure des négociations, c’est en faire le vilain petit canard. Dans les deux figures, la N-VA sort renforcée.

La pression de la rue amènera les politiciens à faire des choix. Techniquement, il est possible de négocier sans la N-VA, mais politiquement c’est un choix explosif, qui ne peut se justifier qu’en dégonflant la N-VA au cours des quatre prochaines années de législature. Pour cela, le gouvernement devrait faire des choix très forts afin d’épuiser les revendications qui sont son fonds de commerce, et s’atteler à redonner un sens à ce pays, la Belgique, patrie de flamands, bruxellois, francophones et germanophones. L’indépendance de la Flandre n’étant souhaitée que par 15% des Flamands9, cela laisse une marge de manœuvre pour le futur gouvernement. C’est un pari sur l’avenir, le plus risqué certainement, mais également le plus motivant, à un moment tellement critique de la Belgique. Car les politiciens n’auront plus droit à l’erreur.

Odpovědná redaktorka : Selma Hamdi

 

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Bibliographie :

  1. Le Soir, 17 janvier 2011

http://www.lesoir.be/actualite/belgique/2011-01-17/faut-il-manifester-pour-la-belgique-vous-repondez-oui-815389.php

  1. Le Soir, 11 janvier 2011

http://www.lesoir.be/actualite/belgique/elections_2010/2011-01-11/l-interet-pour-la-manif-du-23-janvier-grandit-813947.php

  1. L’Express, 13 janvier 2011

http://www.lexpress.fr/culture/cinema/benoit-poelvoorde-au-poil-contre-la-crise-politique-en-belgique_951735.html

  1. RTBF, Mise au Point, 16 janvier 2011

http://www.rtbf.be/info/dossier/mise-au-point

  1. La Libre, 19 décembre 2010

http://www.lalibre.be/actu/elections-2010/article/630876/barometre-politique-ps-et-nv-a-restent-incontournables.html

  1. 7sur7, 6 janvier 2011

http://www.7sur7.be/7s7/fr/1502/Belgique/article/detail/1204538/2011/01/06/De-Wever-fait-exploser-l-audience.dhtml

  1. Le Soir, 16 janvier 2011

http://www.lesoir.be/actualite/belgique/elections_2010/2011-01-16/nollet-la-n-va-ne-connait-pas-le-sens-du-mot-compromis-815132.php

Notez que beaucoup d’autres partis utilisent la même rhétorique

  1. Résultats complets sur Wikipédia

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_l%C3%A9gislatives_f%C3%A9d%C3%A9rales_belges_de_2010#R.C3.A9sultats_au_S.C3.A9nat

  1. RTBF, 9 juin 2010

http://www.rtbf.be/elections-juin-2010/les-infos/irrealiste-lindependance-de-la-flandre/

Jak citovat tento text?

Detaille, Mathieu. Ou en-est le Belge? [online]. E-polis.cz, 28. leden 2011. [cit. 2017-09-24]. Dostupné z WWW: <http://www.e-polis.cz/clanek/ou-en-est-le-belge.html>. ISSN 1801-1438.

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